Peut-on aimer deux personnes en même temps ?
Share
Il y a parfois quelqu’un avec qui l’on a construit une vie.
Une maison. Des habitudes. Des souvenirs que personne d’autre ne pourrait vraiment comprendre. Peut-être des enfants. Des voyages. Des disputes dont on ne se souvient même plus de la raison. Des gestes devenus si familiers qu’on ne les remarque presque plus.
On connaît sa façon de dormir. Son humeur au réveil. Le bruit de ses clés dans l’entrée. La manière dont son visage change lorsqu’il est inquiet.
On l’aime.
Et puis, parfois, quelqu’un d’autre arrive.
Sans avoir été invité.
Un regard dure un peu trop longtemps. Une conversation prend une place qu’elle ne devait pas prendre. On reconnaît un parfum parmi tous les autres. On commence à attendre un message. À remarquer une absence. À retrouver une impatience que l’on croyait disparue depuis longtemps.
Et quelque chose devient difficile à admettre.
On aime toujours ici.
Mais quelque chose commence à vivre ailleurs.
Alors vient une question que l’on préférerait parfois ne jamais avoir à se poser :
Peut-on aimer deux personnes en même temps ?
La réponse la plus rassurante serait probablement non.
Elle permettrait de remettre de l’ordre. Si l’on tombe amoureux ailleurs, c’est que l’on n’aime plus vraiment la personne avec qui l’on vit. Si l’on aime encore son conjoint, alors ce que l’on ressent pour l’autre ne peut être qu’une attirance, une illusion, une parenthèse.
Il suffirait de découvrir lequel des deux sentiments est le véritable amour.
Seulement, les choses semblent être plus compliquées.
Les recherches sur l’amour, l’attachement et les relations non monogames montrent qu’il est psychologiquement possible d’éprouver simultanément des sentiments amoureux et des attachements dirigés vers plusieurs personnes.
Mais elles montrent aussi quelque chose de beaucoup plus intéressant.
Deux sentiments peuvent être vrais sans être identiques.
Et peut-être que le problème commence précisément lorsque nous essayons de les appeler du même nom.
Peut-on réellement aimer deux personnes à la fois ?
Nous parlons souvent de l’amour comme s’il s’agissait d’une seule chose.
On aime ou on n’aime pas.
Le sentiment serait là ou ne serait plus là.
Pourtant, depuis plusieurs décennies, la psychologie décrit quelque chose de beaucoup moins simple.
Dans sa théorie triangulaire de l’amour, le psychologue Robert Sternberg distingue notamment trois dimensions : l’intimité, la passion et l’engagement. Elles peuvent se combiner différemment et évoluer indépendamment les unes des autres.
Un couple peut ainsi conserver énormément d’intimité et d’engagement alors que la passion s’est transformée. Une relation nouvelle peut, au contraire, être traversée par une passion immense sans encore posséder l’intimité que seules les années permettent parfois de construire.
D’autres travaux, notamment ceux d’Helen Fisher, ont proposé de distinguer désir sexuel, attraction romantique et attachement. Son modèle neurobiologique doit être considéré avec prudence — la réalité du cerveau amoureux est plus complexe que trois systèmes parfaitement séparés — mais il met en lumière une possibilité essentielle : ce que nous appelons communément l’amour rassemble plusieurs phénomènes qui ne se déplacent pas nécessairement ensemble.
On peut être profondément attaché à quelqu’un et désirer quelqu’un d’autre.
On peut continuer à aimer une personne avec laquelle on a construit une histoire et développer une attraction romantique intense ailleurs.
Plus intéressant encore, les recherches consacrées aux relations consensuellement non monogames montrent que certaines personnes développent effectivement plusieurs attachements romantiques simultanés. Des travaux récents sur des personnes polyamoureuses indiquent même que la qualité d’un lien n’est pas nécessairement obtenue au détriment d’un autre.
Cela ne signifie évidemment pas que le scénario d’un couple polyamoureux consenti est équivalent à celui d’une personne engagée dans une relation monogame et secrètement amoureuse ailleurs.
Cela démontre simplement quelque chose que notre représentation romantique de l’amour a parfois du mal à accepter :
notre capacité d’attachement ne semble pas nécessairement s’éteindre dès qu’un second sentiment apparaît.
Alors oui.
Il semble possible d’aimer deux personnes en même temps.
Mais cette réponse ne résout presque rien.
Parce qu’il reste à savoir ce que nous appelons « aimer » dans chacune de ces deux histoires.
Nous utilisons peut-être un seul mot pour plusieurs sentiments
Imaginons deux personnes.
Avec la première, dix ou quinze années ont été vécues.
On a connu les débuts. Le désir. Les nuits où l’on ne voulait plus se quitter. Puis les premières habitudes. Les déménagements. Les difficultés. Les deuils peut-être. Les enfants. Les projets. Les compromis.
L’amour a changé de visage.
Il n’est peut-être plus cette urgence des premiers mois. Mais il est devenu connaissance. Attachement. Intimité. Loyauté. Une certaine manière d’être chez soi dans la présence de quelqu’un.
Puis une seconde personne apparaît.
Et avec elle reviennent l’attente, l’incertitude, le désir.
Le téléphone que l’on regarde.
Le cœur qui accélère.
Cette étrange capacité à rejouer vingt fois une conversation dans sa tête simplement parce qu’une phrase nous a touchés.
La psychologue Dorothy Tennov avait donné à certaines formes particulièrement intenses de cet état le nom de limérence : une focalisation parfois obsessionnelle sur une personne, nourrie notamment par le besoin de réciprocité et l’incertitude.
Le concept reste discuté et ne doit surtout pas servir à diagnostiquer chaque passion nouvelle. Mais il rappelle une distinction essentielle : l’intensité d’un sentiment et sa profondeur ne sont pas nécessairement la même chose.
L’un nous apaise.
L’autre nous bouleverse.
L’un connaît presque tout de nous.
L’autre semble redécouvrir quelque chose que nous avions nous-mêmes oublié.
L’un est devenu une présence.
L’autre est encore une possibilité.
Et nous disons pourtant :
« Je les aime tous les deux. »
Peut-être avons-nous raison.
Mais peut-être faisons-nous aussi entrer sous le même mot deux expériences profondément différentes.
Cela ne signifie pas que l’une est vraie et l’autre fausse.
Les deux sentiments peuvent être vrais sans être de même nature.
Et surtout, ils ne se présentent pas devant nous à armes égales.
L’autre possède un privilège immense : il n’a pas encore rencontré le réel
Il y a une injustice presque invisible dans la comparaison entre une personne avec laquelle nous vivons depuis des années et quelqu’un que nous commençons à aimer.
La première a dû devenir réelle.
Nous connaissons ses défauts.
Ses contradictions.
Ses mauvaises habitudes.
Nous l’avons vue malade, fatiguée, préoccupée. Nous avons partagé des factures, des horaires, des obligations. Peut-être les réveils nocturnes d’un enfant. Les courses du samedi. Les vacances qu’il faut organiser. Les discussions que l’on reporte parce qu’il est déjà trop tard et que demain il faut se lever.
L’autre arrive sans presque rien de tout cela.
Il possède encore une quantité immense de territoire inconnu.
Et l’imagination adore les territoires inconnus.
Au XIXe siècle, Stendhal appelait cristallisation ce phénomène par lequel l’esprit amoureux recouvre progressivement l’être aimé de qualités, comme une branche jetée dans les mines de sel de Salzbourg se couvre de cristaux.
Nous ne voyons plus seulement ce qui existe.
Nous ajoutons.
Nous complétons.
Nous imaginons.
Deux siècles plus tard, la psychologie de l’idéalisation permet de retrouver une partie de cette intuition : moins nous disposons d’informations sur quelqu’un, plus certains espaces restent disponibles pour la projection.
Le problème n’est donc pas que le nouvel amour serait nécessairement faux.
Il peut être profondément sincère.
Mais la comparaison reste asymétrique.
Nous comparons parfois quelqu’un que le réel a eu dix ans pour dépouiller de nos projections avec quelqu’un que notre imagination est encore libre de compléter.
L’un porte les factures.
L’autre porte encore les possibles.
Cela ne dit pas lequel nous aimons davantage.
Cela signifie seulement que l’intensité ne constitue pas une mesure parfaitement fiable de la vérité d’un amour.
Et peut-être que l’autre personne ne réveille pas seulement un nouveau sentiment.
Peut-être réveille-t-elle aussi quelqu’un que nous avions oublié.
Et si nous aimions aussi deux versions de nous-mêmes ?
C’est peut-être l’une des dimensions les plus troublantes de certaines rencontres.
Quelqu’un apparaît et nous avons soudain l’impression de redevenir quelqu’un d’autre.
Pas nécessairement meilleur.
Mais différent.
Avec la personne qui partage notre quotidien, nous sommes devenus celui ou celle que les années ont construit.
Un conjoint.
Un parent peut-être.
Quelqu’un qui prévoit. Qui organise. Qui assume. Qui connaît les échéances, les horaires, les habitudes de la maison.
Puis quelqu’un nous regarde autrement.
Et nous retrouvons une partie de nous-mêmes qui semblait s’être éloignée.
Nous séduisons encore.
Nous attendons un message.
Nous improvisons.
Nous avons envie de partir quelque part sans savoir exactement où.
Nous nous surprenons à rire autrement.
Alors nous croyons parfois que tout vient de cette personne.
C’est possible.
Mais il existe une autre hypothèse.
Nous ne désirons peut-être pas seulement celui ou celle qui se trouve devant nous. Nous désirons aussi la personne que nous redevenons lorsque nous sommes avec elle.
Ce n’est pas une loi scientifique. Rien ne permet de réduire tous les doubles sentiments à cette explication.
Mais c’est une question qui mérite d’être posée.
Parce qu’une nouvelle rencontre peut devenir l’écran sur lequel nous projetons une vie que nous n’avons pas vécue, une liberté abandonnée, une légèreté perdue ou simplement une partie de nous-mêmes que le quotidien avait progressivement recouverte.
Et soudain, choisir entre deux personnes devient infiniment plus difficile.
Parce que nous ne comparons plus seulement deux êtres.
Nous comparons deux mondes.
Deux futurs.
Et parfois, deux versions de nous-mêmes.
Parfois, entre deux personnes, nous ne choisissons pas seulement entre deux amours. Nous hésitons entre deux versions de nous-mêmes.
Cela explique peut-être pourquoi certaines histoires nous déchirent autant.
Quitter l’une des deux personnes peut alors donner l’impression de devoir abandonner, avec elle, toute une version possible de notre propre existence.
Ressentir quelque chose n’est pas encore trahir
Il reste pourtant une distinction essentielle.
Nous ne choisissons pas toujours ce que nous ressentons.
Une rencontre arrive.
Un désir apparaît.
Un attachement grandit.
Une pensée revient malgré nous.
Faire de l’apparition même d’un sentiment une faute morale reviendrait à nous demander de contrôler parfaitement quelque chose que nous ne contrôlons qu’imparfaitement.
Mais cela ne signifie pas non plus que tout ce qui suit nous échappe.
Les recherches consacrées à l’infidélité émotionnelle montrent justement combien sa définition dépend des accords du couple, mais font régulièrement apparaître certains éléments : le développement d’une intimité romantique concurrente, le temps et l’attention investis ailleurs, et surtout le secret lorsque celui-ci sert à protéger une relation dont nous savons qu’elle franchit une limite.
Il existe donc une différence entre ressentir, agir, cacher et choisir.
Avoir un sentiment pour quelqu’un n’est pas la même chose que construire secrètement une relation avec lui.
Penser à quelqu’un n’est pas la même chose que lui ouvrir progressivement une intimité que l’on ferme à son partenaire.
Et cette distinction devient particulièrement visible lorsque l’on regarde les recherches sur la non-monogamie consensuelle : un même attachement peut exister dans un système où il constitue une trahison des accords établis, ou dans un autre où il a été explicitement rendu possible.
Le sentiment intérieur peut se ressembler.
Le contrat relationnel, lui, change tout.
Il faut donc peut-être cesser de demander au sentiment de résoudre à lui seul une question qui concerne aussi nos actes.
Nous ne choisissons pas toujours ce qui naît en nous. Mais nous participons à ce que nous décidons d’en faire.
Et c’est ici que la question amoureuse rencontre une question beaucoup plus ancienne.
Celle du choix.
On peut sentir deux fois sans pouvoir habiter deux fois
Kierkegaard a consacré une partie importante de sa philosophie au choix.
Chez lui, choisir ne consiste pas simplement à préférer une possibilité à une autre, comme on sélectionnerait un chemin sur une carte.
Le choix engage celui qui choisit.
À travers lui, nous participons à devenir quelqu’un.
Cette idée change profondément la question du double amour.
Car nous pouvons passer des mois à chercher lequel de nos deux sentiments est le plus authentique, comme si la bonne réponse devait apparaître quelque part au fond de nous.
Mais peut-être qu’aucun sentiment ne pourra décider entièrement à notre place.
Parce qu’une existence n’est pas seulement faite de ce que nous éprouvons.
Elle est aussi faite de ce que nous choisissons de construire.
Simone de Beauvoir apporte ici une autre distinction précieuse. Dans sa réflexion sur l’amour et la liberté, l’autre ne peut pas simplement devenir l’objet chargé de nous compléter ou de garantir notre existence. Une relation implique deux libertés et se déploie dans un projet vécu, pas seulement dans l’intensité d’un sentiment.
Autrement dit, aimer quelqu’un et faire une vie avec quelqu’un ne sont pas exactement la même question.
C’est peut-être ici que se trouve le paradoxe.
Notre vie intérieure peut accueillir plusieurs attachements.
Certaines personnes parviennent même, dans des relations consensuellement non monogames, à construire plusieurs relations amoureuses durables. Il serait donc faux de prétendre que toute existence humaine impose nécessairement un seul amour.
Mais dans une relation fondée sur l’exclusivité, deux sentiments simultanés peuvent finir par confronter une personne à quelque chose que le sentiment seul ne résoudra jamais.
Un choix de vie.
Un choix de loyauté.
Un choix de forme.
Un choix de soi.
On peut sentir deux fois sans pouvoir habiter deux fois.
Et peut-être est-ce précisément ce qui rend certaines histoires si douloureuses.
Non pas parce que l’un des deux amours serait nécessairement faux.
Mais parce que deux vérités intérieures peuvent parfois réclamer des existences incompatibles.
Alors, lequel est le véritable amour ?
C’est probablement la question que l’on voudrait résoudre.
Le conjoint que l’on aime encore ?
Ou cette personne qui a réveillé quelque chose que l’on ne pensait plus pouvoir ressentir ?
L’amour calme ou l’amour qui bouleverse ?
Celui qui connaît notre passé ou celui avec lequel nous imaginons un autre futur ?
Peut-être que la question est mal posée.
Parce que rien n’oblige l’un des deux sentiments à être faux pour que l’autre soit vrai.
L’intensité du nouveau ne prouve pas sa supériorité.
Mais l’ancienneté du premier ne prouve pas davantage qu’il doive être préservé à tout prix.
La sécurité n’est pas une preuve.
Le désir non plus.
La durée non plus.
Ce sont des dimensions différentes d’une relation, et aucune ne peut, à elle seule, nous dire quelle existence nous devons choisir.
Alors peut-être faut-il remplacer une question impossible —
« Lequel des deux est mon véritable amour ? »
— par une question plus inconfortable :
« Qu’est-ce que chacun de ces amours révèle de moi ? »
Qu’est-ce que je cherche auprès de l’un que je ne trouve plus auprès de l’autre ?
Qu’est-ce qui appartient réellement à cette nouvelle personne, et qu’est-ce que j’ai placé sur elle ?
Est-ce elle que je désire ?
Ou la vie que j’imagine lorsque je pense à elle ?
Est-ce mon couple que je veux préserver ?
Ou l’identité, la sécurité, l’histoire et le monde que sa disparition emporterait avec lui ?
Ces questions ne choisissent toujours pas à notre place.
Mais peut-être permettent-elles enfin de comprendre ce qui, exactement, est en train de se déchirer.
Conclusion — Deux cœurs à contretemps
J’avais écrit un jour :
« Parfois, aimer, c’est découvrir dans une seule poitrine deux cœurs qui battent à contretemps. »
Je crois toujours que cela peut arriver.
On peut aimer quelqu’un avec qui l’on a construit une vie et sentir quelque chose de profondément vrai naître ailleurs.
On peut vouloir protéger ce que l’on possède et être bouleversé par ce que l’on pourrait vivre.
On peut aimer une personne pour tout ce qu’elle connaît de nous, et une autre pour tout ce qu’elle semble encore pouvoir découvrir.
Peut-être même peut-on aimer deux personnes sincèrement.
Mais il existe une différence entre ce que notre cœur est capable de contenir et ce que nous décidons de faire de ce qu’il contient.
C’est peut-être cela que le mot « aimer » nous fait parfois oublier.
Il désigne à la fois un sentiment et tout ce que nous construisons autour de lui.
Or les sentiments peuvent apparaître sans demander notre permission.
Une existence, elle, se construit aussi à travers nos choix.
Alors peut-être que la question n’est pas seulement de savoir s’il est possible d’aimer deux personnes en même temps.
La recherche nous permet de répondre, avec prudence : oui.
La question qui reste est plus difficile.
Que faire lorsque deux sentiments sont vrais, mais qu’ils ne racontent pas la même histoire ?
Peut-être n’existe-t-il aucune réponse universelle.
Seulement cette étrange vérité :
le cœur peut parfois contenir plusieurs possibles, alors qu’une vie nous demande encore de décider lesquels nous voulons rendre réels.
Pour aller plus loin
Si cette réflexion vous a parlé, vous pourriez également aimer « Rencontre-t-on vraiment la bonne personne au mauvais moment ? »
Dans cet article, j’explore une autre question que certaines rencontres font surgir : que se passe-t-il lorsque quelqu’un semble entrer dans notre vie au moment où celle-ci ne peut pas vraiment lui faire de place ? Et dans quelle mesure le « mauvais moment » explique-t-il réellement les histoires que nous ne vivons pas ?
Cette tension entre une vie déjà construite et une passion qui surgit ailleurs est également au cœur de mon roman La Passion dévorante.
J’y raconte l’histoire d’une femme mariée dont l’existence vacille lorsqu’une rencontre vient réveiller en elle un désir, une passion et une autre possibilité de vie.
Si cette question vous habite, vous pouvez poursuivre la réflexion à travers cette histoire.
Découvrir La Passion dévorante →